[cycle Littératures européennes et édition] : Rencontre avec David Meulemans

Les Editions Aux forges de Vulcain sont nées en 2010. Elles publient des romans, des essais, des études, des livres d’art, des livres numériques, d’ici et d’ailleurs. Elles ont choisi de se placer sous la figure de Vulcain. Selon la légende, Vulcain a forgé le bouclier de Mars, le trident de Neptune, le char d’Apollon. Dans l’assemblée des dieux, il n’est certes ni le plus fort, ni le plus beau ; mais parce qu’il a donné aux autres le moyen de leur puissance, il est le plus nécessaire. Les Éditions Aux forges de Vulcain forgent patiemment les outils de demain. Elles produisent des textes. Elles ne croient pas au génie, elles croient au travail. Elles ne croient pas à la solitude de l’artiste, mais à la bienveillance mutuelle des artisans. Elles espèrent plaire et instruire. Elles souhaitent changer la figure du monde. David Meulemans, né en 1978, normalien, a abandonné l’enseignement de la philosophie pour créer cette maison d’édition.

© Isabelle Louviot

Merci à lui d’avoir répondu à nos questions.

 

  1. Pourquoi éditez-vous de la littérature européenne ? Que représente-t-elle pour vous ?

La maison a toujours édité des auteurs européens, mais nous avions initialement des textes anglais ou allemands, et ce n’est que récemment que nous avons étendu le nombre des pays européens dans notre catalogue : Italie, Espagne, Catalogne, Grèce… Donc, le sens et le rôle des textes européens dans notre catalogue évolue. Disons que, dans le passée, l’idée était en grande partie de retraduire des textes patrimoniaux, qui avaient plus de cent ans, et montraient les interactions entre les pays. Un exemple : nous faisons une nouvelle édition en 2019 du VAMPYRE de John Polidori, un texte qui a deux cents ans et qui a inventé le mythe moderne du vampire. Dans notre édition, le texte est accompagné de sa suite non-officielle, écrite dans les années 1820 par Cyprien Bérard, qui profitait, alors, du succès, dans le théâtre français, des adaptations de ce mythe littéraire britannique. Donc : dans le textes du passé, je cherche à montrer ce qui est commun. Dans les textes contemporains, au contraire, je cherche à montrer, dans ces textes, un ailleurs, une manière de sortir un peu de soi, d’échapper à l’étouffement que l’on peut parfois ressentir dans la littérature française. Donc, selon l’époque des textes européens, l’usage est distinct : soit mettre en avant une littérature européenne, soit mettre en avant des littératures particulières.

 

  1. Quelles sont les spécificités des littératures européennes au regard des autres types de littérature que vous publiez ?

Dans notre catalogue, le continent culture européen est placé en regard d’un autre large continent : le continent américain, constitué principalement par des textes venus des Etats-Unis. Les deux continents sont des aires démocratiques et libéraux, mais leur rapport au collectif est très différent. La société américaine est peut-être plus dure économiquement, mais l’expérience américaine semble être, en partie, une expérience de la liberté sociale. Les auteurs semblent plus libres. À l’inverse, les auteurs européens semblent souvent pris dans des jeux sociaux qui entravent leur souffle. En ce sens, les sociétés européennes semblent rester structurées par une histoire qui, avant d’être démocratique, était aristocratique. Les textes européens sont parfois animés par une tension forte entre l’élite et le peuple. Cette tension est rare dans les textes américains, qui semblent capables, parfois, capables de concilier l’ambition de s’adresser à tous et toutes, et le souci d’exigence. Les textes européens naviguent entre deux écueils qu’ils n’évitent pas toujours : des textes snobs ou des textes trop faciles.

 

  1. Quels sont les enjeux des littératures européennes ?

Il me semble que la tension entre le peuple et l’élite reste un sujet récurrent. En on trouve beaucoup de textes qui sont des textes qui sont des consolations : des textes où le réel n’est pas présenté comme une chose contre laquelle il faut se rebeller, mais comme un fait qu’il faut accepter. C’est en cela que la littérature devient consolation. Il me semble que la proportion de textes de révolte, de vraie révolte, est moindre en Europe qu’aux États-Unis. Un autre thème récurrent, mais notamment dans les textes de l’Europe de l’est, est l’errance de ces sociétés qui était mue par un idéal et semble parfois désorientées.

 

  1. Quels pays européens souhaiteriez-vous éditer ?

J’aimerais éditer davantage de littérature de l’Europe de l’est, principalement la Pologne, la Slovaquie ou la Roumanie. J’aimerais publier aussi des romanciers et romancières hollandais ou flamands : je leur trouve parfois un sens de l’absurde, un humour noir et froid que je trouve très sain. Enfin, même si la Russie n’est pas dans l’Union, et n’est pas toujours perçue comme européenne, j’aimerais traduire des auteurs russes – pour l’instant, nous avons traduit du Stanislavski, c’est un peu à part.

 

  1. Quels sont les freins et les accélérateurs pour publier de la littérature européenne ?

Je pense qu’autant les lectrices et lecteurs français sont fascinés par les États-Unis, autant les littératures européennes ne suscitent pas toujours le même engouement. On se jette moins sur un auteur polonais que sur un auteur américain, quelles que soient les qualités de leurs romans. Il y a sans doute une illusion, d’une plus grand proximité avec la vie américaine qu’avec la vie dans ces pays qui sont nos voisins. C’est une entrave d’ordre économique, car cette frilosité peut rendre plus difficile et dangereux le choix de traduire ces textes européens.

 

  1. La question de la nationalité en littérature est-elle pertinente selon vous ?

C’est une question importante, même si j’aurais tendance à parler de langue, de pays, de société, plutôt que de nationalité. Une romancière polonaise qui écrit sur la France, par exemple : la question de la nationalité devient peu pertinente dans ce cas. Mais pourtant, il y a bien une illusion de l’universalisme. Je pense souvent à un essai de l’écrivain américain Emerson : « Le poète ». Dans cet essai, un jeune homme rencontre un poète, et comprend que le poète est finalement plus le jeune homme que lui-même, le jeune homme, l’est, car le poète, en partant de sa propre particularité, en la creusant, parvient à une forme d’universalisme. C’est cela : il faut partir des particularités, pour atteindre une vérité plus générale. En ce sens, la nationalité, qui est un concept juridique, ne fait pas vraiment sens, mais les particularités locales, pour ainsi dire, font sens. Et imposent d’éviter deux écueils : l’exotisme local (on part du particulier mais on y reste) et la fausse universalité (on se place à un niveau de généralité qui est abstrait et faux).

 

  1. Quel succès rencontre la littérature européenne auprès de vos lecteurs ?

Ce n’est pas la partie du catalogue qui, pour l’instant, a le plus de succès. Les auteurs français et américains ont davantage de succès. Mais l’an prochain, je publie une romancière hollandaise et un romancier catalan et j’espère bien changer cela.

 

  1. Quel est votre livre préféré de littérature européenne ? Quel livre de la rentrée littéraire nous conseilleriez-vous ?

J’aime Kafka – je ne peux donc que conseiller de lire et relire Kafka. Quant à la rentrée littéraire, je vais conseiller un premier roman publié aux Forges : Et j’abattrai l’arrogance des tyrans, de Marie-Fleur Albecker, une romancière originaire de Strasbourg. À mes yeux, c’est un roman européen car c’est l’histoire d’une femme qui se révolte contre le joug des hommes pendant la révolte des paysans, à Londres, en 1381. À l’époque, le roi d’Angleterre parle français et il y a sans doute plus d’identité de condition entre un paysan anglais et un paysan français qu’entre le roi anglais et son peuple. C’est un rappel de ce fait : dans le passé, les Européens ont été plus proches les uns des autres, car les classes sociales étaient au moins aussi importantes que les nationalités.

 

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